


Elisabeth Milon. Juin 2026
Zéphyr (le temps passe)
Il fait beau ce jour-là, à peine sent-on l’air d’un début de printemps.
La rue est calme, les cours de récréation encore désertes. D’ici quelques minutes, elles s’empliront des mouvements et des cris des enfants. Un peu plus tard, les parents se masseront dans la ruelle pour attendre la sortie. Puis tout redeviendra calme.
Et ainsi chaque jour (ou presque). (Le temps passe.)
Rosalind
Au-dessus, sur les terrasses du groupe scolaire Rosalind Franklin, 40 girouettes sont postées. Chats, coqs, saumons et bars, suivent les mouvements de l’air. C’est incroyable comme le vent change sans cesse ! Il organise un vrai ballet de ce théâtre de silhouettes métalliques.
J’imagine Rosalind Franklin (1920-1958), bio chimiste et pionnière dans la découverte de l’ADN, victime de l’Effet Matilda (entendez : invisibilisation des femmes scientifiques et spoliation de leurs découvertes), relevant la tête de son microscope après une étude prolongée, regarder vaguement ces figures fantaisistes lui montrer les mouvements du vent, pointer ici puis là.. Elle s’amuserait d’y lire ces petites formules mathématiques qui résonnent comme une ritournelle montant des salles de classe: 1=1, 2=2, 1+1=2, 2 :2=1, 2+3≠2+1… Mais aussi E=mc2 (pour l’énergie) ou i2=1 (pour l’imaginaire).

Ballet mécanique
Le dessin du girouettier a figé ce petit bestiaire de quatre figures : un chat, toujours élégant, fildefériste, un coq fier et arrogant, des poissons ventrus et béats.
Quel beau métier, girouettier !
Ancien, sans doute. Poser une girouette a longtemps été le signe d’achèvement d’une maison. La maison était ainsi orientée, fixée au sol par les 4 points cardinaux qui décidaient de son rapport au soleil et à l’ombre ; elle était aussi solide face aux vents qui viendraient la battre. Des animaux, comme des saynettes, des sorcières ou des bateaux, toutes sortes de silhouettes se sont ainsi retrouvées sur les faîtages. On en voit peu aujourd’hui, quasiment pas dans les villes, quelques-unes ont résisté dans les villages et le coq sur les clochers des églises. Les antennes de nos vieux téléviseurs hérissent encore nos toits et pourtant ne servent plus à rien.
Athènes
Au pied de l’Acropole, la Tour des Vents (les guides enorgueillissent Athènes d’avoir possédé ainsi la première station météorologique). Gros octogone de marbre dont les pans sculptés en haut-relief de huit dieux représentent les vents. On y trouve Borée pour la froide bise d’hiver (N), Zéphyr pour les vents doux et légers du printemps (O), Euros (E), Notos (S), etc. Dans la frise, toutes les figures (des hommes musclés et ailés, aux jupettes et drapés soulevés par le vent et définitivement pétrifiés) se dirigent dans le sens de l’écriture des grecs et des romains (de la gauche vers la droite). Ce sont les faces qui les portent qui marquent les points cardinaux. Un ballet à la rythmique rationnelle et répétitive qui me fait penser à la manière dont s’ajustent, alignées, les girouettes de Rosalind créant un ordre cette fois-ci éphémère, juste un temps de pause. Vitruve (Ier siècle) décrit une girouette en haut de l’édifice : un Triton d’airain tenant une baguette pointant la direction du vent dominant. Le moyen simple et clair, visible de loin, pour savoir s’il fallait pour se promener sur l’agora prendre sa toge en laine ou en coton.
À hauteur d’enfant
Dans l’école de Rosalind, les enfants ont entre 3 et 10 ans.
Il me semble bien que Piaget s’est intéressé à la manière dont les enfants représentent le vent. Je fouille : l’intégrale de Piaget en ligne, https://www.unige.ch/piaget/.
Jean Piaget s’est inlassablement interrogé sur la manière dont le langage, le raisonnement, le jugement viennent à l’enfant à différents stades de son développement. Je trouve son texte sur La causalité physique chez l’enfant (1927). Il interroge à partir d’expériences simples des enfants d’âges différents sur leur représentation de l’air, de son mouvement et de ses origines. Les questions sont simples : pourquoi, comment, quoi, est-ce que, etc.
Je lis : « Re (8 ans) » (René ? Rémi ? Régis ?) : « D’où vient le vent ? — Du ciel. — En quoi il est ? — En poussière. — D’où vient cette poussière ? — Parce que des fois c’est les automobiles qui a fait. — Quand elle n’est pas faite par les autos, il y en a ? — Il y en a quelquefois dans la rue. — Le vent bouge ? — Oui. — Comment ? — Tout seul. Pourquoi il bouge ? — Il souffle. — Pourquoi il souffle ? — Quand ça fait mauvais temps. — Il le sait quand il fait mauvais temps ? — Oui. — Il sent quand la pluie tombe ? — Oui. — Il est vivant ? — Oui. — Pourquoi ? — Parce qu’il souffle. » « Re » est un enfant des années 20. Les réponses des enfants d’aujourd’hui sont-elles les mêmes ? Pour cette question, je passe la main aux professeur·es des écoles.
Gai savoir
Dans les ateliers menés par Francisco entre 2016 et 2017, les enfants de l’école de Rosalind ont aussi fait des expériences : ils ont soufflé dans des pailles pour créer des nuées colorées, dessiné le vent dans les arbres, les flux d’air s’échappant de leurs souffles, des ballons qui s’élèvent, ils ont fait des collages à partir de leurs images, des bulles de savon et sans doute plein d’autres choses encore. Ils ont joué avec les figures du vent qu’ils inventaient. La vitrine dans le hall de l’école conserve la mémoire de ces temps d’expériences et d’échanges d’imaginaires entre les enfants et l’artiste.
Sur le site du ministère de l’Éducation nationale (education.gouv), je lis que l’école maternelle est « une école où les enfants prennent plaisir àapprendre, à progresser et à vivre ensemble ». Je comprends que le jeu y a toute sa part. Dans les cycles à venir, le « découvrir-jouer » semble trouver davantage sa place (son refuge ?) dans les activités artistiques.
« Rendre visible » !
La girouette comme le moulin à vent, le moulinet des enfants (petit jouet aux pâles en papier ou plastique) a quelque chose de merveilleux, de magique. Elle ressemble à une marionnette sans fil.
Réminiscence
L’œuvre de Francisco s’est construite d’abord autour de l’enfant. Il y a 30 ans, en 1993, Francisco devenait lauréat de la bourse d’art monumental d’Ivry ; en 1994, le Centre d’art d’Ivry, alors dirigé par Thierry Sigg, présentait les Frères de Pinocchio, première grande exposition en France du jeune artiste, Francisco Ruiz de Infante. Je me rappelle des pièces successives, comme des chambres, parfois une chaise, une table, de petites armoires « à bruits secrets », et beaucoup d’images vidéo. Peu de lumière, un théâtre des ombres et des mémoires. « Une ambiance un peu secrète » (comme Francisco le dit à propos de l’atelier de Christian Boltanski aux Beaux-Arts de Paris au sein duquel, étudiant, il a passé une année ; https://www.sciencespo.fr/artsetsocietes/fr/archives/6371).
J’avais l’impression de rentrer dans la tête de quelqu’un (un sentiment, une sensation que j’aime beaucoup), dans un labyrinthe fait de figures aussi insistantes que le sont les fantômes. C’était une sorte de monologue intérieur et épais fabriqué d’images et d’espaces. Je m’en souviens comme d’une déambulation solitaire, un peu grave (cheminement) accompagnée de textes (Francisco écrivait beaucoup) : Faux dialogues, propos intimes, notes de travail. Je me sentais enveloppée par l’œuvre (dispositif immersif).
Neverland
Francisco a beaucoup investi le monde de l’enfance. Des années 1980 jusqu’aux années 2000, ses œuvres sont indissociablement liées à une forme de rémanence de l’enfance, parcourues de peurs et de cauchemars, de catastrophes et de fantômes, de récits entrecroisés, de paysages mentaux faits de flux et de vibrations. (On trouvera nombre de ces œuvres décrites dans deux livres – références : Leçons de survie, éditions Emmy de Martelaere, 2000 et Les frères de Pinocchio, publication accompagnant l’exposition de 1994 au Centre d’art d’Ivry).
Les Loups (vidéo, 1995) en est une traversée filmique magistrale. Un film très intense. J’y relève : « La vie et la mort étaient des événements simultanés ».
Je ne peux m’empêcher de penser à la figure du Chat de Schrödinger (1935), vivant et mort, vivant-mort ?
C’est d’une position intime que Francisco « parle » alors de l’enfance. L’enfance perdue-l’enfant perdu trouve sa forme de bien des manières : dans le Neverland du Peter Pan de James Matthew Barrie (Peter Pan et Wendy, 1911) ou dans la marionnette qui rêve de devenir vivante dans le conte de Carlo Collodi (Les aventures de Pinocchio, Histoire d’un pantin, 1881). Barrie comme Collodi savent de quoi ils parlent, de quoi ils partent : de la perte d’un frère quand ils étaient enfants. C’est d’ailleurs peut-être aussi un peu à lui qu’ils s’adressent dans leurs romans respectifs. Il n’y a sans doute que de cette voix intime qu’il est possible de dire le trouble de la perte. Une œuvre peut-elle ne pas être adressée ?
Et ces romans, passés au rang de contes, Barrie et Collodi les ont destinés aux enfants qui ont envie de grandir.
Lever le nez
Lever le nez de sa feuille ou de son livre, regarder par la fenêtre passer les nuages, n’est pas une attitude recommandable en classe.
Pourtant. Prendre le temps chaque jour au moins une fois de regarder le ciel, aussi petite soit la fenêtre qui nous y donne accès. Lever les yeux; se sentir en relation ; se sentir élémentaire. Le petit bestiaire au-dessus des têtes des enfants et des adultes qui leur sont dévoués, aussi bien au sein de l’école que les parents ou gens de confiance qui les y conduisent et viennent les y chercher, en tournoyant silencieusement, sont les gardiens de cet appel à lever le nez. Si en regardant ce spectacle si banal, Rosalind qui veille à notre savoir, s’offusquerait-elle, que nous puissions encore nous émerveiller ?
Lauréat de la bourse d’art monumental de la Ville d’Ivry-sur-Seine en 1993, en résidence à partir de 2016, Francisco Ruiz de Infante a créé cette œuvre in situ pour le groupe scolaire Rosalind Franklin. Inaugurée le 2 juillet 2019, constituée d’une quarantaine de girouettes animalières installées sur les terrasses de l’école, elle a été conçue à partir d’ateliers, expositions et rencontres réalisés par l’artiste basque-espagnol. La fonction d’une girouette, élément rotatif monté sur un axe vertical fixe, est de montrer la provenance du vent: Nord, Sud, Est, Ouest. Installée généralement sur un toit, elle arrive à le faire grâce à sa structure asymétrique, souvent matérialisée par une flèche ou la silhouette d’un coq. Ici, des coqs, des chats avec des hélices au bout des pieds, des saumons et des bars, marquent poétiquement la provenance du vent dans une école hautement multiculturelle par l’origine des enfants. Ces artefacts en aluminium, rêvés par les écoliers lors des ateliers proposés par l’artiste, attestent à chaque rafale de la multiplicité des vents; ils montrent aussi tensions, tourbillons, brises et puissances, et lancent avec leur ballet quelques “ énigmes ” en forme de petites et grandes formules pleines de sens. Si le “1+1=2” proposé par un des chats est souligné par le “1+2” d’un autre. Le “2+3+2+1” inscrit sur un des saumons fait mystérieusement écho aux “E=mc2” et “i2=-1” des bars. Et les coqs? Les coqs insistent sur le “1=1” et le “2=2”. Enfin ! L’aventure sera belle et le vent fera toujours bouger tout le monde.